La fin des illusions

Au premier tour, 60% des électeurs ont fait barrage à la gauche. Il ne dépend que d’eux qu’il résiste au second. Abandon par K.-O. debout. Au nord, à l’est, au sud, le Parti socialiste s’est retiré dès le premier round. Il paraît que c’est une attitude digne, républicaine et courageuse ! Courage, fuyons ! Et le premier ministre se présente, lundi soir, à TF1, visage crispé, pour affirmer sèchement : « Je ne suis pas venu ici pour m’excuser ! » Il n’était donc pas devant les écrans de télévision, la veille, quand tombaient les résultats de ce premier tour des régionales. Il ne savait pas que, d’entrée de jeu, Marine Le Pen et ses candidats étaient en tête dans six régions, avec de 30 à plus de 40 % des voix, qu’ils faisaient 28 % des voix sur l’ensemble du territoire, devant la droite, la gauche et l’extrême gauche. Mais non, se rassurait quelques jours auparavant Cambadélis, le patron du PS, “les sondages surévaluaient” le Front national… Était-ce donc une surprise pour l’exécutif et la gauche en général ? S’étaient-ils à ce point bouché les oreilles et fermé les yeux ? C’était pourtant historique. Le Nord et les Bouches-du-Rhône furent le siège des deux fédérations les plus nombreuses et les plus influentes du Parti socialiste ; elles faisaient et défaisaient les congrès et les gouvernements. Quand François Mitterrand arriva au pouvoir, il recruta dans le Nord son premier ministre (Pierre Mauroy) et dans les Bouches-du-Rhône son ministre de l’Intérieur (Gaston Defferre) : le parti était tenu. Au premier tour de la présidentielle de 2012, Hollande recueillait 383 000 voix dans le Nord ; son parti n’en a sauvé que 179 000 le 6 décembre : 200 000 de chute en trois ans et demi ! Idem dans le Pas-de-Calais, en Provence, en Alsace-Lorraine… La gauche a donc abandonné la partie pour laisser la droite seule “faire barrage” au Front national. Alors ? « J’entends », dit le premier ministre. Mais qu’entend-il ? Les derniers records du chômage alors que “la reprise était là” ? les derniers chiffres de la délinquance quand, au ministère de l’Intérieur, on disait qu’elle baissait ? les derniers quotas de migrants que l’on a dispersés dans les banlieues des métropoles et les villages de campagne ? les résultats des 2 000 perquisitions effectuées depuis l’état d’urgence qui ont permis de découvrir des centaines d’armes, ce qui en dit long sur ce que l’on fait depuis le 13 novembre mais que l’on ne faisait pas auparavant ? … « Je ne suis pas venu ici pour m’excuser »… Mais, depuis qu’il est à Matignon, Manuel Valls a subi trois scrutins, tous de portée nationale : les européennes (mai 2014), les départementales (mars 2015) et maintenant les régionales. Marine Le Pen devançait déjà tout le monde aux européennes, avec 4,7 millions de voix (24,9 % des exprimés) ; au premier tour des départementales, elle atteignait les 5,1 millions (25,2). Cette fois, c’est 6 millions ! En dix-huit mois, 30 % de voix en plus pour le Front national. “Et vous n’avez pas bien compris ? ”, demande l’électeur à Valls et Hollande, qui continuent de lui répondre par un déluge de grands mots creux (“ma vision”, “mes valeurs”, etc.) en croyant que cela peut remplacer le résultat de l’action. Alors ces électeurs tapent chaque fois un peu plus fort… En colère ? Ils le sont, mais chez eux la détermination l’emporte désormais sur la colère, on les a trop considérés comme de pauvres idiots, demeurés, trop bêtes pour comprendre les “véritables enjeux”… C’est pourtant simple : ils veulent défendre leur quartier avant de sauver la planète, y vivre en paix, y défendre leur mode de vie, y trouver du travail et une bonne école pour leurs enfants, sans avoir peur de la rue ni des kalachnikovs dissimulées dans les caves. Le Front national a donc 6 millions de voix. Et la droite ? 5,8 millions, sans compter les 827 000 voix de Debout la France laissées sans consigne. Cela fait 7 millions d’électeurs et d’électrices d’un côté, et 6 millions de l’autre qui viennent de rejeter la politique de la gauche au pouvoir : 60 % de l’électorat ! Sauf que cette addition est impossible : au second tour, seule la gauche se rassemble (après s’être divisée, mais apparemment c’était pour rire) ; en face, en revanche, le système est ainsi fait que droite et Front national doivent se battre entre eux, avant de défaire la gauche. Or, la même gauche qui s’est sabordée dans trois régions est bien décidée à défendre sa peau dans les dix autres. Elle a 40 % des voix. L’opposition, ce n’est plus 60 % mais deux fois 30 % : dans une triangulaire, celui qui arrive en tête emporte la mise. Qui peut amplifier au second tour l’électrochoc du premier ? L’électeur de l’un des deux blocs antagonistes en se portant sur le meilleur. L’électeur est un calculateur. S’il s’agit vraiment de battre la gauche, il le peut, comme aux départementales. Le sort des régionales est entre ses mains. Et sans doute celui de 2017 aussi.

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